Les opioïdes de synthèse

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Bien avant la pandémie de COVID-19, un état d’urgence sanitaire avait été déclaré par les autorités de santé publique tant au Canada qu’aux États-Unis à la suite de nombreuses surdoses ainsi qu’un taux élevé de décès liés à la consommation d’opioïdes. Avec l’arrivée de mesures de contrôle de la pandémie de COVID-19, tels que la fermeture des frontières, l’isolement, la diminution des services auprès des populations vulnérables, la fermeture de centres de soins, plusieurs experts et organismes communautaires sonnent l’alarme d’une aggravation potentielle de la situation des surdoses par opioïdes. Pour composer avec cette dure réalité, les infirmières auxiliaires doivent déceler rapidement les signes et symptômes de surdose pour intervenir adéquatement. Pour y arriver, elles doivent maintenir à jour leurs connaissances. Des experts de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) proposent un tour d’horizon sur ces substances dans ce reportage destiné aux infirmières auxiliaires.

Par Dr Pierre-André Dubé, Pharm. D., M. Sc, C. Clin. Tox, FOPQ, pharmacien toxicologue, INSPQ
Michèle Shemilt, M. Sc, conseillère scientifique, INSPQ
Sébastien Tessier, M. Sc, conseiller scientifique, INSPQ

Qu’est-ce qu’un opioïde ?

Un opioïde est une substance endogène ou exogène qui utilise les récepteurs opioïdes (mu, delta et kappa) pour produire leurs effets. Les opioïdes comprennent les opiacés (extraits du pavot [opium], tels que la morphine et la codéine), ainsi qu’une variété de substances synthétiques ou semi-synthétiques. Les médicaments opioïdes homologués au Canada pour consommation humaine peuvent comprendre l’une des substances suivantes : buprénorphine (BuTransmd), butorphanol (Stadol NSmd), codéine, fentanyl (Fentoramd, Duragesicmd), hydrocodone (Hycodanmd), hydromorphone (Dilaudid), mépéridine (Demerolmd), méthadone (Metadolmd), morphine (Statexmd, MS Continmd), oxycodone (OxyContinmd, Supeudolmd), pentazocine (Talwinmd), tapentadol (Nucyntamd), tramadol (Ultrammd). Certains sont utilisés uniquement en centres hospitaliers, tels que l’alfentanil, la nalbuphine, le rémifentanil et le sufentanil.

Au cours des dernières années, plusieurs opioïdes de synthèse, c’est-à-dire fabriqués dans des laboratoires clandestins, ont été saisis par les douanes ou les corps policiers, en plus d’être responsables de nombreuses surdoses ayant nécessité des hospitalisations ou ayant conduit à des décès. Sans être exhaustif, on peut nommer les analogues du fentanyl (acétylfentanyl, butyrylfentanyl, hydroxyfentanyl, méthylfentanyl, etc.) et les benzimidazoles (étodesnitazène, isotonitazène, protonitazène). À noter que certains d’entre eux peuvent être de 3 à 10 000 fois plus toxiques que la morphine. À titre d’exemple, de nouvelles tendances circulant dans les rues de Montréal, comme l’héroïne « bleue », « rose » ou « mauve », contiennent généralement un nouvel opioïde de synthèse plus puissant que l’héroïne. Un coroner du Québec, qui a mené une investigation sur un décès survenu en 2021, a découvert une version falsifiée de l’OxyContinmd. Cette substance contrefaite contenait de l’isotonitazène.

Quel est l’état de situation des surdoses au Québec ?

Au Québec, comme ailleurs au Canada, des indicateurs de santé permettant de suivre l’évolution des conséquences sanitaires en lien avec les surdoses d’opioïdes ont été développés. Pour connaître l’état actuel de la situation au Québec, vous pouvez consulter la page Web dédiée aux conséquences sanitaires liées aux opioïdes sur le site de l’INSPQ. L’INSPQ suit et publie des indicateurs à ce propos.

Décès attribuables à une intoxication aux opioïdes au Québec

Le Bureau du coroner est responsable, entre autres, des investigations des décès attribuables à des causes non naturelles. Celles-ci prennent en moyenne deux années pour que l’ensemble des investigations soient complétées. Une limite importante à connaître de leur base de données est qu’une seule substance est considérée attribuable à un décès par intoxication, bien que la personne ait pu en consommer plusieurs. De janvier 2016 à décembre 2018, il y a eu 747 décès dont la cause est attribuable à une intoxication aux opioïdes. 

Au cours de cette période, le nombre moyen de décès par mois a diminué, passant de 22 décès mensuels en 2016 à 17 en 2018. Plus de la moitié des personnes décédées était des hommes (59 %) et près du tiers était âgés de 50 à 59 ans (30 %). Le fentanyl était identifié dans un peu moins d’un cinquième des décès (19 %) survenus de 2016 à 2018.

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Décès liés à une intoxication suspectée aux opioïdes ou autres drogues au Québec

Les décès liés à une intoxication suspectée aux drogues ou aux opioïdes portent sur les décès pour lesquels les informations disponibles lors de leur signalement au Bureau du coroner étaient compatibles avec une intoxication de drogues ou d’opioïdes, mais que l’investigation n’est pas terminée.

De juillet 2017 à mars 2021, il y a eu 1 665 décès liés à une intoxication suspectée aux drogues ou aux opioïdes au Québec, soit une moyenne de 37 décès par mois. La moyenne mensuelle a augmenté au cours de cette période, passant de 30 décès par mois en 2017 à 46 décès par mois en 2020 (Figure 3). Toutefois, les données du dernier trimestre de 2020 et du premier trimestre de 2021 suggèrent une tendance à la baisse avec des nombres de décès mensuels semblables à ceux observés au cours des années précédentes (moyenne de 36).

Les hommes représentaient 75 % des décès survenus au cours de la période de juillet 2017 à mars 2021 et près de la moitié de ces décès ont été observés chez les personnes de 40 à 59 ans. Parmi les décès avec des résultats de tests toxicologiques, on observe une présence d’opioïdes autres que le fentanyl dans environ un décès sur deux et une présence de fentanyl dans 14 % des décès (Figure 4).

Figures 3 4 Opioides

Visites aux urgences pour des intoxications possiblement causées par opioïdes au Québec

Au cours de la période de janvier 2016 à mars 2021, il y a eu 6 398 visites aux urgences pour lesquelles le diagnostic principal inscrit au dossier du patient était lié aux opioïdes, ce qui représente une moyenne mensuelle de 102 visites. Cette moyenne a augmenté graduellement, passant de 91 visites par mois en 2016 à 110 visites par mois en 2020 (Figure 5). Globalement, 61 % des visites concernaient des hommes. En tenant compte des deux sexes, les personnes âgées de 20 à 39 ans représentaient près de la moitié des visites aux urgences (47 %).

Le nombre de visites peut être sous-estimé, puisque les intoxications aux opioïdes peuvent ne pas être identifiées aux urgences ou peuvent également être codées dans une catégorie d’intoxication générale.

Appels au Centre antipoison du Québec pour une intoxication suspectée aux opioïdes au Québec

Le Centre antipoison du Québec (CAPQ) offre un service de réponse téléphonique spécifique aux empoisonnements et intoxications pour les professionnels de la santé ainsi que la population générale. De juillet 2017 à mars 2021, il y a eu 1 856 appels pour une intoxication suspectée aux opioïdes. Au cours de cette période, le nombre moyen d’appels a diminué, passant de 45 appels par mois en 2018 à 37 appels par mois en 2020 (Figure 6). Plus de la moitié des appels concernaient des femmes (56 % de femmes et 42 % d’hommes) et aucun groupe d’âge spécifique ne s’est démarqué dans l’utilisation de ce service.

Figures 5 6 Opioides

Comment reconnaître une surdose et intervenir ?

Le Tableau 1 décrit la symptomatologie, de légère à grave, à la suite d’une intoxication par un opioïde. Ce qu’il faut retenir, c’est que les opioïdes sont des dépresseurs majeurs du système nerveux central et du centre respiratoire. Il faut donc agir rapidement ! Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) détermine la procédure à suivre dans une situation de possible surdose d’opioïdes. En résumé, il faut :

  1. Vérifier si la personne présente les signes d’une surdose d’opioïdes ;
  2. Appeler ou faire appeler le 9-1-1 si la personne ne réagit pas ;
  3. Donner une dose de naloxone à la personne intoxiquée ;
  4. Si la personne ne réagit pas, faire les manoeuvres de réanimation cardiorespiratoire (RCR) ou les compressions thoraciques ;
  5. Répéter l’administration de naloxone au besoin.


Tableau 1 Opioides

La naloxone (Narcan [md]) est l’antidote spécifique des opioïdes. La naloxone dite « communautaire » ou « extrahospitalière » tient son nom du fait qu’elle n’est plus uniquement utilisée en milieu hospitalier. Elle est maintenant couverte par le Régime général d’assurance médicaments (RGAM), avec la fourniture requise (ex. : masque, tampons alcoolisés, gants, trousses préassemblées), tant pour la personne utilisatrice d'opioïdes que pour la personne pouvant intervenir auprès de la personne utilisatrice d'opioïdes. Elle peut être obtenue sans ordonnance en pharmacie ou auprès d’organismes communautaires. Un répertoire est accessible en ligne pour trouver une ressource offrant de la naloxone.

Connaissez-vous le Guide canadien des antidotes en toxicologie d’urgence ? Destiné aux professionnels de la santé et révisé par des experts provenant des cinq centres antipoison du Canada, ce guide contient une monographie spécifiquement destinée à la naloxone communautaire (extrahospitalière).

Il est important de retenir que pour les nouveaux opioïdes de synthèse, de fortes doses de naloxone peuvent être requises pour renverser la dépression respiratoire.

Besoin de formation ?

Suivant la publication de la Stratégie nationale 2018-2020 pour prévenir les surdoses d’opioïdes et y répondre du ministère de la Santé et des Services sociaux et avec le soutien du Programme sur l'usage et les dépendances aux substances de Santé Canada, de nombreuses formations ont été développées afin de soutenir les professionnels de la santé. Le Tableau 2 en présente quelques-unes qui pourraient intéresser les infirmiers(ères) auxiliaires du Québec.

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a pour mission de soutenir le ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, les autorités régionales de santé publique ainsi que les établissements dans l'exercice de leurs responsabilités, en offrant son expertise et ses services spécialisés de laboratoire et de dépistage. Son objectif est de faire progresser les connaissances et les compétences en matière de santé publique et de proposer des stratégies ainsi que des actions intersectorielles susceptibles d'améliorer l'état de santé et le bien-être de la population.
Tableau 2 Opioides

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