Temps de pandémie : La santé mentale des travailleurs

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Depuis l’apparition de la pandémie, les conditions de travail dans le domaine de la santé semblent s’être dégradées. Les premiers titres des médias en font foi, que ce soit au Québec ou ailleurs dans le monde. Alors que ces conditions étaient déjà perçues comme difficiles pour plusieurs types de professionnels de la santé, cet évènement a donc réussi à détériorer encore plus celles-ci. Or, ces conditions difficiles pourraient contribuer à la détresse psychologique et à l’épuisement professionnel vécus. Cet article vise donc à approfondir ces notions pour ensuite mettre en évidence l’impact du contexte de pandémie sur la santé mentale des travailleurs du domaine de la santé.

steven.png#asset:27301        par Steeven Bernier, inf., M.SC., M.A. ( C ), cours doctoraux sc. inf.             

Détresse psychologique : de quoi parle-t-on ?

Dans un premier temps, survolons la notion de détresse psychologique. L’une des premières définitions régulièrement citée est celle d’Ilfeld (1976) qui présente la détresse psychologique comme étant la résultante d’un ensemble d’émotions suscitées par les stresseurs (élément à la source de l’anxiété), qui ont tendance à prendre le contrôle sur le cognitif et à générer une symptomatologie caractérisée par les dimensions dépression, anxiété, irritabilité et troubles cognitifs.

Plus récemment, Camiran et Nanhou (2008) ont défini sensiblement de la même manière cette notion, en y ajoutant l’élément de persistance des symptômes. Ainsi, lors d’une situation anxiogène, une détresse psychologique peut être vécue. Cliniquement, cela peut s’observer par l’entremise de cinq types de réactions : émotionnelle, cognitive, physique, interpersonnelle ainsi que les comportements à risque (Bergeron, 2020). Le tableau suivant présente des exemples pour chacune de ces catégories. 

Ainsi, la détresse psychologique sera observable selon divers types de réactions. Néanmoins, pour un même stresseur, plusieurs personnes ne vivront pas forcément le même niveau de détresse, dû à l’influence personnelle de facteurs. Ceux-ci correspondent aux trois types suivants: la tolérance face au stress et à l’incertitude, la perception de la menace ainsi que la perception du soutien disponible.
Tout d’abord, en ce qui concerne la tolérance face au stress et à l’incertitude, cela réfère à la capacité à tolérer l’inconfort causé par le stress ou un élément incertain. Il est à noter que si la personne utilise des stratégies adéquates, sa tolérance pourrait être plus grande et vice-versa. Par exemple, si la personne a peu de tolérance face à une situation anxiogène et a de la difficulté à gérer cette anxiété ou cette incertitude, cela pourrait faire en sorte que son niveau de détresse soit plus élevé.

Deuxièmement, la perception de la menace est en lien avec la manière dont la personne perçoit le stresseur : positivement (exemple : le plus beau jour de sa vie étant le mariage) ou négativement (exemple : à cause d’une perte d’emploi ou d’un diagnostic de maladie, la personne perçoit qu’elle ne sera plus en mesure de payer ses factures). Ainsi, si la perception est négative, cela tend à augmenter le risque de détresse.
Finalement, la perception du soutien social disponible concerne la perception que la personne se fait de l’aide ou du manque d’aide pour l’accompagner par rapport à ce stresseur. Par exemple, perçoit-elle que son frère pourrait l’aider ou perçoit-elle que personne ne sera là pour l’accompagner à ses rendez-vous médicaux ?

Catégorie de réaction Exemples
Émotionnelle Sentiment d’impuissance, de culpabilité, de colère et de tristesse
Cognitive Incapacité à prendre une décision
Physique Palpitations, étourdissements, tension artérielle élevée, perte d’appétit, sensation de souffle coupée
Interpersonnelle Irritabilité envers les autres, méfiance dans les relations
Comportement à risque Augmentation de la consommation d’alcool et de drogue, surinvestissement dans certaines sphères d’activités comme le travail, régression comportementale

Ainsi, la détresse psychologique sera observable selon divers types de réactions. Néanmoins, pour un même stresseur, plusieurs personnes ne vivront pas forcément le même niveau de détresse, dû à l’influence personnelle de facteurs. Ceux-ci correspondent aux trois types suivants: la tolérance face au stress et à l’incertitude, la perception de la menace ainsi que la perception du soutien disponible.

Tout d’abord, en ce qui concerne la tolérance face au stress et à l’incertitude, cela réfère à la capacité à tolérer l’inconfort causé par le stress ou un élément incertain. Il est à noter que si la personne utilise des stratégies adéquates, sa tolérance pourrait être plus grande et vice-versa. Par exemple, si la personne a peu de tolérance face à une situation anxiogène et a de la difficulté à gérer cette anxiété ou cette incertitude, cela pourrait faire en sorte que son niveau de détresse soit plus élevé.

Deuxièmement, la perception de la menace est en lien avec la manière dont la personne perçoit le stresseur : positivement (exemple : le plus beau jour de sa vie étant le mariage) ou négativement (exemple : à cause d’une perte d’emploi ou d’un diagnostic de maladie, la personne perçoit qu’elle ne sera plus en mesure de payer ses factures). Ainsi, si la perception est négative, cela tend à augmenter le risque de détresse.

Finalement, la perception du soutien social disponible concerne la perception que la personne se fait de l’aide ou du manque d’aide pour l’accompagner par rapport à ce stresseur. Par exemple, perçoit-elle que son frère pourrait l’aider ou perçoit-elle que personne ne sera là pour l’accompagner à ses rendez-vous médicaux ?

Épuisement professionnel…ou perdre son humanisme…

Il est important de comprendre toutefois que la détresse psychologique n’est ni anormale ni mésadaptée en soi. Cependant, elle peut avoir de grandes conséquences si elle persiste.

Effectivement, plusieurs études scientifiques démontrent d’ailleurs un taux de mortalité plus élevé chez les personnes vivant de la détresse psychologique modérée ou sévère (Robinson, McBeth, & Macfarlane, 2004; Wilkins, 2005). De plus, le risque de développer un trouble mental diagnostiqué, tel qu’un trouble lié à l’anxiété ou un trouble dépressif caractérisé est augmenté (Camiran et Nanhou, 2008).

Ainsi, la détresse psychologique peut être considérée comme étant une phase pré-pathologique qui peut conduire à une affectation de la santé mentale, telle que l’épuisement professionnel (Parent-Lamarche, 2016; Bourbonnais et al., 2004). Les signes et symptômes observés sont sensiblement les mêmes dans les deux cas. Cependant, alors que pour l’épuisement professionnel, l’état de fatigue et d’épuisement est lié à la situation de travail, il n’y a pas de lieu spécifique de manifestation des symptômes lorsqu’il est question de la détresse psychologique (Parent-Lamarche, 2016).

La notion d’épuisement professionnel, aussi nommé burnout en anglais, ne semble pas avoir de consensus entourant sa description, chaque auteur ayant sa propre façon de la définir en intégrant les composantes qui lui semblent importantes (Munroe & Brunette, 2001). D’ailleurs, l’épuisement professionnel n’est pas un trouble cliniquement admis au sens du DSM-V (American Psychological Association, 2013).
 
Effectivement, cette notion ne réfère pas à un problème de santé mentale sous l’angle de maladies psychiatriques chroniques, il est un phénomène relié au travail (Marchand, 2007). Il s’agit donc d’un syndrome commun à toutes les professions en tant que manifestation d’une expérience psychique et physique négative liée à un stress émotionnel chronique, causé par un travail face auquel l’individu n’arrive plus à s’adapter (Canoui, 2003). Plus particulièrement lorsqu’il est question de professionnels qui interviennent dans la relation d’aide, notons la définition de Bédard et Duquette (1998) qui décrit que l’épuisement professionnel constitue une expérience psychique négative vécue par un individu, qui est liée au stress émotionnel et chronique causé par un travail ayant pour but d’aider les gens.

Maslach & Jackson (1986) sont parmi les auteurs ayant approfondi ce phénomène. Selon eux, trois caractéristiques (composantes) principales le constituent : l’épuisement émotionnel (difficulté à faire face à une émotion), la perte du sens de l’accomplissement de soi au travail (démotivation et doute quant aux compétences) ainsi que la déshumanisation de la relation à l’autre (mode de défense psychologique afin de se protéger). Notons qu’il n’y a que dans les professions d’aide que la dernière caractéristique a un impact aussi important (Canoui, 2003). Finalement, il faut savoir qu’au-delà de ces trois caractéristiques, divers signes et symptômes, somatiques et comportementaux, peuvent être vécus par les personnes en situation d’épuisement professionnel, entre autres : des troubles du sommeil, des troubles gastro-intestinaux (par exemple, difficulté avec la digestion), des troubles dermatologiques (par exemple, psoriasis), des troubles sexuels (diminution de la libido), un caractère plus irritable, une labilité émotionnelle ainsi qu’une résistance au changement (Canoui, 2003; Parent-Lamarche, 2016). Un dégoût du travail peut également être présent (Stordeur, Vandenberghe & D’hoore, 1999). 

Concernant les infirmières auxiliaires…

Les professionnels de la santé sont donc à risque de vivre un épuisement professionnel durant leur carrière. En ce qui concerne le personnel en soins, les études ne spécifient pastoujours le titre professionnel des infirmières participantes (infirmières auxiliaires, infirmières).  Quoi qu’il en soit, plusieurs éléments du contexte vécu étant semblables et donc transposables au vécu des infirmières auxiliaires, les paragraphes suivants concernent des recherches incluant des infirmières, sans qu’il n’y ait forcément distinction de leur titre d’emploi.

Ainsi, avant d’approfondir les facteurs menant à l’épuisement professionnel ainsi que les conséquences de celui-ci, voici quelques données à ce sujet.
Tout d’abord, dans les pays occidentaux, environ 10 à 48 % du personnel en soin souffriraient d’épuisement professionnel (Canoui, 2003; Kowalski et al., 2010). Au Canada, plus spécifiquement, 7,4 % du personnel infirmier s’absenteraient du travail pour cause d’épuisement professionnel (Raiger, 2005). Ces travailleurs représentent d’ailleurs le groupe le plus important en termes de prestations de soins de santé (Santé Canada, 2007). Le personnel en soins au Canada qualifie également son état de santé mentale comme mauvais ou passable dans une proportion de 6 % ; il s’agit du taux le plus élevé en comparaison avec les autres professionnels actifs (Statistique Canada, 2006).

Une étude effectuée auprès du personnel infirmier ontarien ayant moins de trois ans de pratique a également fait ressortir que 66 % d’entre eux démontraient des signes d’épuisement professionnel au moment de cette étude (Cho, Laschinger & Wong, 2006).
Or, la situation n’est guère plus optimale au Québec. Effectivement, une recherche de Lavoie-Tremblay et al. (2008) mettait en lumière que plus de 43 % du personnel infirmier novice présentait une détresse psychologique élevée. Tout ceci démontre donc l’ampleur de ce phénomène chez les infirmières auxiliaires et l’importance d’y porter attention.

Divers facteurs peuvent influencer l’épuisement professionnel. Parmi ceux répertoriés, il y a tout d’abord l’environnement de travail. Selon l’Institut national de santé publique du Québec (2011), il s’agit du milieu de travail de la personne et comprend le contexte de travail, l’insécurité relative à l’emploi, la faible place accordée à la prévention des problématiques de santé dans l’organisation, les exigences psychologiques du travail, les contraintes temporelles, la faible communication organisationnelle, le sentiment de manque de contrôle sur le travail ainsi que le manque de reconnaissance des efforts des employés par l’organisation. Ce dernier élément constitue d’ailleurs l’un des facteurs organisationnels le plus souvent noté (Alderson, 2005; Canoui, 2003). En outre, selon une étude de Statistique Canada (2006), 17 % du personnel infirmier apprécieraient une marque de soutien et de reconnaissance de la part de l’employeur, en raison de leur travail et des efforts investis. Ce premier facteur a un impact tant le personnel infirmier expert que novice dans la profession (McGillis Hall & Kiesners, 2005).

Deuxièmement, la charge de travail excessive semble être également un facteur important contribuant à l’épuisement professionnel du personnel infirmier (Boivin-Desroches & Alderson, 2014; Canoui, 2003; Stordeur, Vandenberghe & D’hoore, 1999). Lorsqu’il est question de surcharge de travail, cela désigne une charge trop élevée par rapport au temps et aux ressources disponibles ou encore, des exigences trop élevées relativement aux compétences de la personne (Girard, 2009).

Or, la charge de travail du personnel infirmier a subi une intensification dans les dernières décennies (Alderson, 2005; Santé Canada, 2007). Plusieurs recherches confirment d’ailleurs l’impact de ce facteur sur l’épuisement professionnel du personnel infirmier, sur son absentéisme ainsi que sur l’état de santé chez ces professionnels (Berry & Curry, 2012; La Bonté, 2009; Santé Canada, 2007). Ce facteur est également considéré comme étant l’une des principales raisons incitant le personnel infirmier novice québécois à quitter la profession (Lavoie-Tremblay, O’Brien-Pallas et al., 2008). Qui plus est, les heures supplémentaires effectuées contribuent également au sentiment d’épuisement professionnel (Bougie & Cara, 2008).

Troisièmement, la violence physique vécue en milieu de travail constitue également une difficulté rencontrée par le personnel infirmier qui peut contribuer à l’épuisement professionnel (Boivin-Desrochers & Alderson, 2014). 

Ainsi, qu’elle provienne des patients qu’ils soignent ou des autres professionnels avec qui ils sont en interaction, la violence psychologique et physique est une problématique bien réelle, vécue par le personnel infirmier québécois et canadien, contribuant également au phénomène étudié ici (Côté & St-Pierre, 2007; Shields & Wilkins, 2009; Statistique Canada, 2007).

Un autre facteur est la tension psychique causée par les soins (Boivin-Desroches & Alderson, 2014). Effectivement, le personnel infirmier est dans l’obligation de prodiguer des soins et services requérant des compétences professionnelles qui peuvent causer du stress (Fédération des infirmières et infirmiers du Québec, 2001). Or, dans les dernières décennies, les responsabilités et les compétences infirmières ont connu une amplification en même temps que se sont dégradées les conditions de travail, ce qui peut également contribuer au phénomène (Boivin, Lutumba Ntetu & Poirier, 2009).

Finalement, des facteurs plus personnels peuvent influencer l’épuisement professionnel. Il peut s’agir, par exemple, de la conciliation entre les exigences professionnelles et familiales (Boivin-Desroches & Alderson, 2014). À ce propos, certains auteurs avancent d’ailleurs que les gestionnaires devraient être davantage sensibilisés à cette conciliation auprès du personnel infirmier (Tremblay & Larivière, 2009). De plus, certains traits de personnalité peuvent également avoir une influence. Par exemple, une personne « trop » disciplinée à son travail et qui a tendance à se dévouer à celui-ci, en mettant ses activités personnelles (loisirs) de côté et en ayant des attentes trop élevées pour plaire à l’employeur, sera plus à risque (Munroe & Brunette, 2001).
De ces facteurs pouvant contribuer à l’épuisement professionnel, diverses conséquences en découlent. Il est à noter que ce phénomène nuit tant à l’individu lui-même qu’à l’organisation dans laquelle il travaille (Stordeur, Vandenberghe & D’hoore, 1999).

Au niveau individuel, la principale conséquence est au niveau du bien-être et de la santé (Ganster & Schaubroeck, 1991). D’ailleurs, il est reconnu que la profession est exigeante émotionnellement, mentalement et physiquement (Ohler, Kerr & Forbes, 2010). Or, une mauvaise santé mentale est plus prononcée chez le personnel infirmier et est associée à la détresse psychologique, à la dépression et à l’épuisement professionnel (Marchand, 2007). Tout ceci aura donc des impacts sur la performance et la satisfaction personnelle de l’infirmière par rapport au travail qu’elle a effectué et à sa compétence (Berry & Curry, 2012; Boivin-Desroches & Alderson, 2014; Canoui, 2003; Stodeur, Vandenberghe & D’hoore, 1999).

Au-delà des conséquences sur le bien-être et la santé du personnel en soins lui-même, l’épuisement professionnel aura également des répercussions sur l’organisation dans laquelle l’infirmière travaille. Par exemple, la qualité des soins peut être compromise alors que le taux d’absentéisme augmente pour sa part (Berry & Curry, 2012; Boivin-Desroches & Alderson, 2014; Stodeur, Vandenberghe & D’hoore, 1999). Effectivement, comment administrer des soins de qualité alors que l’infirmière aurait elle-même besoin de soins?
 
Certaines études mentionnent une relation entre l’épuisement professionnel et l’absentéisme (Bekker et al., 2005; Borritz et al., 2006) alors que d’autres démontrent que les travailleurs en situation d’épuisement professionnel sont susceptibles de générer un effet d’entraînement sur leurs collègues, contribuant ainsi à augmenter le taux d’épuisement et par le fait même, d’absentéisme au sein de l’organisation (Maslach et Leiter, 1997). Ceci est également sans compter les conséquences considérables du burnout au niveau sociétal, en termes de coûts économiques et sociaux, tel que l’utilisation des services de santé, l’indemnité de remplacement de revenus, d’absentéisme et de difficultés de réinsertion professionnelle (Vézina, 2008).

Impact du contexte de pandémie sur la santé mentale des professionnels de la santé

Après plus d’un an, les résultats de recherche sont de plus en plus nombreux concernant la santé mentale en période de COVID-19, même si dans les premiers mois de la pandémie, entre mars et mai 2020, les effets se faisaient déjà ressentir chez la population adulte générale québécoise.

En effet, selon une étude menée par l’Institut national de santé publique québécoise (INSPQ): 

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Au niveau canadien, le nombre de citoyens âgés de 15 ans et plus à déclarer être en excellente ou en très bonne santé mentale a diminué avec la pandémie, passant de 68 % en 2018 à 54 % en 2020 (Statistique Canada, 2020). La pandémie ainsi que les stratégies visant à la contrer (couvre-feu, confinement, etc.) ont entraîné une augmentation des taux de troubles dépressifs caractérisés, de troubles de stress post-traumatiques, d’autres troubles liés à l’anxiété, sans compter l’augmentation de la détresse psychologique, des problèmes d’insomnie, d’idées suicidaires et de consommation de substance (Cénat et al., 2021; Czeisler et al., 2020). D’ailleurs, ces problématiques sont particulièrement observées chez les survivants du virus et leur famille ainsi que chez les professionnels de la santé (Cénat et al, 2020a, 2020b).

Or, tout comme dans le cas de l’épuisement professionnel, les données concernent rarement les infirmières auxiliaires de façon exclusive, celles-ci étant regroupées avec d’autres corps de métier. Il faut savoir que les professionnels de la santé, même en période hors pandémie, sont plus à risque que la population générale d’avoir des troubles mentaux, d’être sous-diagnostiqués et sous-traités (El-Hage et al., 2020). Ainsi, divers facteurs reliés au travail des soignants peuvent avoir un impact sur leur état mental. Principalement, l’exposition directe aux patients ayant une charge virale haute, l’exposition au risque de contamination, l’épuisement physique, la réorganisation des espaces de travail, l’adaptation à des organisations rigides de travail, la gestion de la pénurie de matériels, le nombre inhabituellement élevé de décès parmi les patients, des collègues ou des proches ainsi que des questions éthiques relatives à la prise de décision dans un système de soins en tension (El-Hage et al., 2020).

D’autres facteurs aggraveraient le risque de problèmes psychologiques et psychiatriques chez les professionnels de la santé en période de pandémie : l’absence de conseil, d’aide ou de soutien psychologique; être parent avec la crainte de contaminer ses enfants, la stigmatisation familiale soulignant l’impossibilité pour ces soignants de s’occuper de leurs enfants s’ils venaient à contracter l’infection, l’isolement social généré par l’évitement des interactions demandé aux soignants dont les seules activités sont alors tournées vers le travail et l’environnement hospitalier, ainsi que la stigmatisation des soignants comme vecteurs potentiels de l’infection virale (El-Hage et al., 2020).

Qui plus est, certaines caractéristiques reliées directement au virus peuvent également avoir un impact psychique chez le personnel en soins : la rapidité de diffusion des connaissances, l’état des connaissances incertaines, la sévérité des symptômes pouvant être vécus lors d’une contamination ainsi que des décès parmi les soignants (Smereka et Szarpak, 2020).

Pourtant, en se basant sur des données d’épidémies antérieures, le personnel en soins ayant pris en charge des patients infectés avait une prévalence augmentée d’épuisement professionnel, de détresse psychologique et de symptômes de trouble de stress post-traumatique, après plus d’un an (Maunder et al., 2006).

Le Canada ne fait pas exception à la réalité décrite précédemment. Effectivement, selon les données avancées par Statistique Canada récemment, 7 travailleurs de la santé sur 10 ont déclaré une détérioration de leur santé mentale pendant la pandémie de COVID-19 (Statistique Canada, 2021). Cette détérioration perçue est plus accrue chez les professionnels travaillant avec des cas confirmés ou soupçonnés de COVID-19.

Effectivement, chez ceux-ci, 77 % mentionnaient cette détérioration contre 62 % chez les professionnels n’étant pas en contact direct (Statistique Canada, 2021). Qui plus est, 33 % des travailleurs de la santé sondés ont déclaré une santé mentale passable ou mauvaise alors que 56 % des répondants ont déclaré que la plupart des journées de travail étaient « assez stressantes » ou « extrêmement stressantes » (Statistique Canada, 2021).

Finalement, concernant les professionnels de la santé ayant contracté la COVID-19, une étude épidémiologique a été effectuée au Québec chez les travailleurs qui en ont été atteints au printemps dernier. Pour rappel, les travailleurs de la santé représentent 25 % de tous les cas confirmés de COVID-19 rapportés au Québec (INSPQ, 2020). C’est environ 38 % des professionnels infectés lors de cette période qui ont accepté de participer à cette étude. Parmi ces répondants, 70 % sont des infirmières, des infirmières auxiliaires ou des préposés aux bénéficiaires. Or, concernant les données relatives à la santé psychologique, la pandémie de COVID-19 et les problèmes rencontrés par les travailleurs de la santé ont eu un impact émotionnel qui s’est traduit par un sentiment d’abandon, de la détresse psychologique, de la culpabilité d’avoir infecté une personne de l’entourage professionnel ou personnel (parfois décédée), de la frustration et aussi de la colère (INSPQ, 2020).
 
Toujours selon cette étude, lors de leur retour au travail, certains craignaient de retourner dans un milieu de soins qui n’est pas en mesure d’assurer leur sécurité (peur du manque d’équipement), d’être à nouveau infectés puis de transmettre le virus à leurs proches, aux patients et à leurs collègues, alors que d’autres ont peur de la stigmatisation de la part des collègues. 

Conclusion

En résumé, le contexte actuel est donc propice à une recrudescence de problématique de santé mentale chez les travailleurs de la santé, entre autres, la présence de détresse psychologique et d’épuisement professionnel. Certaines stratégies peuvent cependant aider à réduire l’impact psychologique de la COVID-19. En particulier, d’un point de vue organisationnel, le fait de recevoir des consignes claires, d’avoir accès à de l’information actualisée, à des conseils fiables sur la gestion du stress ainsi que l’accès à du soutien psychologique entre collègues (El-Hage, 2020). Toujours selon ces auteurs, du point de vue individuel, la présence de soutien social, le développement de la résilience ainsi que l’application de saines habitudes de vie peuvent également contribuer positivement à la réduction de l’impact psychologique de la COVID-19. Il est donc primordial de se doter de telles stratégies. 

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